VERDUN; La Grande Guerre

documentation du centenaire

documentation du centenaire

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Cimetière national de Fleury-devant-Douaumont

« Sur ce cimetière militaire français, se sont rencontré le 22 septembre 1984 pour la première fois dans l’histoire des deux peuples le président de la République française et le Chancelier allemand avec une pensée commune pour les morts des deux guerres mondiales, ils ont déposé des couronnes et déclaré : nous nous sommes réconciliés, nous nous sommes compris. Nous sommes devenus amis. »                                                         François Mitterrand                                                          Helmut Kohl

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la Grande Guerre

la Première Guerre Mondiale

Cimetière national de Douaumont

Ici reposent 15 000 militaires français ayant appartenu aux régiments suivants : Bataillons de Chasseurs à pied : 1.2.3.4.5.6.8.9.10.12.13.16.17.18.19.20.21.25.26.29.30. …  … … 69.370.371.372.373.374.401.418 – Régiments d’Infanterie territoriale : 1.5.6.7.8.12.14 …  …  … 104. 106. 107. 108. 111. 112.117.120. …  …  … 283.309.340.343.361 – Régiments de Zouaves : 1.2.3.4. … … 14.15.17 – Régiments d’Infanterie coloniale : 1.2.3.4.5.6.7.8.14.21. … … … 51.52.53.74 – Régiments de Tirailleurs sénégalais : 36.43.65. …  – Régiments de Hussards : 1.2.5.13 – Régiment de Dragons : 2.32 – Chasseurs d’Afrique : 6 – Régiments d’Artillerie : 1.2.3.4.5.6. … … 59.60.61.62.73.82.84.85.86.89.90.93.101.102. … … 272.273.286.353.513 – Escadrons du Train : … – Ouvriers d’Administration : 6 – Aviation : 2e groupe – Légions de Gendarmes : 3.20.

Verdun est la France et la France est à Verdun.

Nombreux sont ceux qui dénoncent la folie de cette bataille et de la guerre surtout  entre peuples frères comme l’écrit un officier d’infanterie à sa femme : « Dieu sait si je suis soldat dans l’âme et si j’ai le culte de la discipline. Mais il est des choses qui sautent aux yeux  et qui sont criminelles dans leur but et leur résultat ! Et cette façon de faire la guerre est l’une de ces choses. Elle fait sacrifier sans résultat des milliers de vies humaines. »

Mais pour le Poilu sous le déluge allemand, l’essentiel du moment est la résistance comme l’exprime si bien le poète breton Yann Ver Calloc’h (1888-1917) : « Je suis le grand veilleur debout sur la tranchée. Je suis ce que je suis et je suis ce que je fais. L’âme de l’Occident, sa terre, ses filles, ses fleurs, c’est toute la beauté du monde que je garde cette nuit. J’en paierai cher la gloire, peut-être. Et qu’importe ! […] Je suis une étoile claire qui brille au front de la France. Je suis le grand guetteur debout pour son pays. Dors, ô ma patrie ; dors en paix, je veillerai sur toi […]. Dors, ô France, tu ne seras pas submergée encore cette fois… »

Le haut commandement ne pouvait que faire sienne cette volonté populaire en s’appuyant sur elle. Le cours de la guerre et de l’histoire allait en être changé. Ce souvenir glorieux sera, quelques années plus tard, l’un des moteurs de la résistance face à l’occupation allemande. (Reynald SECHER – Docteur ès lettres)

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un des neuf villages détruits

un des neuf villages détruits

Le casus belli de juillet 1914

1914 : l’Europe est en paix depuis 43 ans, depuis la défaite (1870-1871) de Napoléon III (1808-1852/1870 – 1873) face à l’empereur allemand de Guillaume Ier (1797 – 1861/1888). Cependant, cette paix est fragile et unrien peut la remettre en question… le 28 juin 1914, à Sarajevo, capitale de la Bosnie-Herzégovine…

Encore un attentat dans les Balkans. L’archiduc François-Ferdinand (1863 – 1914) héritier de l’empereur  François-Joseph (1830 – 1848/1916 – trône austro-hongrois) et sa femme viennent d’être assassinés par le terroriste serbe Gravilo Prinzip (1894/1918). Cette région est instable. Il faudrait que les Autrichiens et les Russes arrêtent de s’y confronter et trouvent enfin un compromis. La Serbie n’a jamais accepté l’annexion de la Bosnie-Herzégovine par Vienne qui voit d’un mauvais œil son rapprochement avec Saint-Petersbourg. D’aucuns pensent que les Autrichiens vont certainement profiter de l’occasion pour régler une bonne fois pour toutes le problème… Cela ne troublera pas la paix du monde…

À Vienne, l’émotion est vive et le gouvernement est divisé quant à la nature de la riposte. Le Kaiser (Guillaume II), imprévisible est conscient de l’importance des enjeux et tranche rapidement. L’Allemagne est convaincue que le différend entre Vienne et Belgrade va se régler localement.

À aucun moment elle n’imagine qu’il puisse, par le jeu des alliances dégénérer en conflit armé et s’étendre à l’Europe puis au reste du monde.

monument aux fusillés de Tavanne (1944)

monument aux fusillés de Tavanne (1944)

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Les déclarations de guerre

Le 23 juillet 1914, Vienne adresse un ultimatum à Belgrade exigeant la fin des menées nationalistes, la participation des Serbes à l’enquête et la venue en Serbie de policiers autrichiens.

Le 25 juillet, si les deux premières conditions sont acceptées, la troisième est refusée.

Le 28 juillet, l’Autriche a déclaré la guerre à la Serbie, la Russie a mobilisé ses troupes et la France lance la mobilisation générale.

L’engrenage des évènements et des alliances est trop fort. Le 1er août, l’Autriche déclare la guerre à la Russie ; le 3 août, l’Allemagne la déclare à la France et le 4, le Royaume-Uni la déclare à l’Allemagne. Aucun belligérant n’imagine alors que le conflit puisse durer… Le commandant en chef de l’Armée française est confié à Joffre (Joseph /1852-1931) pour qui l’heure de la revanche a sonné… Mais il faut faire vite. Certes, les Allemands peuvent envahir la Belgique, mais ils ne devraient pas déborder sur la Meuse. Attaquons en Lorraine sans tarder.

Le plan allemand élaboré par Alfred Schlieffen, comte de, maréchal (1833/1913) prévoit l’écrasement de la France en six semaines en envahissant la Belgique, neutre, pour déferler sur le nord de la France afin de se retourner contre la Russie, pour éviter de se battre sur deux fronts. Pour arriver à leurs fins, les Allemands comptent sur la puissance de feu de leur artillerie lourde.

Quant au plan français, il s’appuie sur l’enthousiasme du fantassin et prévoit une offensive en Alsace-Lorraine afin de couper en deux l’armée allemande.

Le 6 août, les Allemands envahissent la Belgique : Liège tombe le 16, Bruxelles le 20 et Namur le 23. Contre toute attente, la Meuse est franchie.

« Les Allemands sont partout ! Et dire que Joffre rêvait d’un Austerlitz et d’une victoire rapide et définitive… » « Quel désastre ! Les Allemands nous tirent comme des lapins avec nos pantalons rouges et nos képis. Comment résister ? »

village entièrement détruit

village entièrement détruit

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Verdun et son histoire

En raison de sa position stratégique, Verdun devient un enjeu au niveau de l’échiquier politique européen, d’où une histoire tourmentée qui s’achève le 12 juin 1552 lorsque le roi de France Henri II (1519-1547/1559) en reçoit les clés : chef-lieu d’une modeste principauté féodale, elle devient une ville de tout premier ordre au sein de l’un des royaumes les plus puissants d’Europe. Avec cette intégration, Verdun devient l’un des éléments clés de l’organisation militaire du royaume. D’un simple poste défensif, Vauban (Sébastien de Prestre de Vauban – 1633/1707) en fait une ville de garnison puissamment fortifiée au centre d’un vaste dispositif de surveillance des frontières, dispositif qui consiste en un ensemble de  fortifications, de gués, de redoutes et de points fortifiés qui permet d’assurer la sécurité des voies de communication terrestres et fluviales.

À partir de la Révolution française, aucun drame national n’épargne Verdun. Mal défendue, la cité est investie par les Prussiens, le 14 septembre 1792 où les Verdunois sont déclarés traitres à la patrie par l’Assemblée législative, puis de nouveau en 1870 après, cette fois-ci, une résistance héroïque. La ville ne capitule le 8 novembre 1870 qu’après un siège de 81 jours. L’occupation va être particulièrement difficile. Dernière ville quittée par les troupes allemandes à la suite du traité de Francfort, le 10 mai 1871, et à la cession de l’Alsace-Moselle à l’Allemagne, Verdun se retrouve sur la frontière, frontière mal protégée depuis la perte de Metz. En conséquence, après 1874, Verdun devient une immense caserne et une formidable citadelle dotée d’une double ligne de fortifications qui encercle complètement le site. 19 forts et 19 ouvrages d’infanterie sont desservis par un important réseau logistique. En 1910, une escadrille d’aviation vient compléter l’ensemble.

La ville vit désormais à l’heure militaire avec, en mai 1914, ses 27 000 hommes de troupe, 835 sous-officiers et officiers, et 5 à 6 000 ouvriers qui travaillent aux constructions militaires.

il est, dès le début de la bataille de Verdun, un des objectifs prioritaires de l’offensive allemande.

il est, dès le début de la bataille de Verdun, un des objectifs prioritaires de l’offensive allemande.

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Les premières opérations

Toutes les attaques françaises échouent, brisées par la puissance de feu des mitrailleuses et de l’artillerie lourde allemande. Rien ne semble pouvoir ralentir l’avancée fulgurante de Helmuth Von Moltke (1848/1916). Le gouvernement français s’est replié à Bordeaux et Paris semble peu défendu.

Pragmatique, Joffre s’adapte à la situation : il stoppe la retraite et contre-attaque. La bataille dite de la Marne du 6 au 13 septembre 1914, menée par le général Joseph Galliéni (1849/1916) est décisive et l’avancée allemande semble être jugulée.

Faute de réserves et de munitions, l’armée française, décimée (en cinq mois, elle a perdu 300 000 hommes) ne peut transformer cet arrêt en victoire. Contre toute attente, au nord les Anglais et les Belges résistent. À l’est, pour faire face aux puissantes offensives russes, les Allemands sont contraints de retirer plusieurs divisions du front occidental.

Le conflit se généralise avec l’entrée en guerre de l’empire ottoman le 29 novembre 1914, de l’Italie en mai 1915… La maîtrise de la mer devient un enjeu de premier ordre, de même que celle des airs. À l’aube de 1915, le front occidental se stabilise sur plus de 750 kilomètres, des Flandres à la Suisse : à la guerre de mouvement succède la guerre de positions. Au centre de ce front, la ville de Verdun va devenir un enjeu majeur et un symbole.

Les armées s’enterrent : c’est le début d’une nouvelle forme de guerre dite de tranchées. De part et d’autre on s’adapte à cette situation. Du côté français, on adopte un nouvel uniforme bleu horizon et le casque Adrian remplace le képi devenu obsolète. Du côté allemand, le célèbre casque à pointe est abandonné au profit du casque Stahlhelm, plus adapté à la situation.

nécropole nationale de Douaumont

nécropole nationale de Douaumont

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Verdun, des hommes de boue

Cette guerre de proximité, d’épuisement et d’élimination physique de l’adversaire donne naissance à une nouvelle typologie d’armes particulièrement meurtrières, comme le lance-flammes et les gaz asphyxiants, expérimentés par les Allemands au cours de la deuxième bataille d’Ypres en avril-mai 1915. Sur mer, la guerre sous-marine fait son apparition avec l’U-Boot (underseeboot = sous-marin) qui a pour objectif la destruction des flottes tant commerciales que militaires de l’Entente. Le général Joffre, qui veut reprendre l’initiative, tente à plusieurs reprises de percer les lignes allemandes, en Champagne, en Artois, dans les Vosges, en vain ! Plus d’un million de Français et 250 000 Anglais sont tués, blessés, portés disparus ou faits prisonniers.

un des objectifs prioritaires de l’offensive allemande

un des objectifs prioritaires de l’offensive allemande

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le fort de DouaumontDSCN1252

Verdun au début de la guerre

Dès le déclenchement des hostilités, Verdun joue un rôle de tout premier ordre en tant que pivot pour la IIIe Armée et en raison de sa capacité de résistance face à l’invasion allemande. Après la bataille de la Marne et la stabilisation du front, Verdun constitue un secteur avancé, une hernie, un saillant isolé, donc fragile, dans le front français. Il est vu comme une véritable provocation pour la stratégie allemande. En raison de cette situation précaire, le 5 août 1915, le général Joffre et son état-major prennent une décision lourde de conséquences pour l’avenir de la citadelle qui aboutit à son déclassement et à son quasi-désarmement. Depuis la chute rapide des forts belges de Liège et de Namur, en août 1914, la preuve est faite qu’aucune fortification ne résiste aux obusiers lourds allemands. Il faut revoir entièrement l’utilisation de ces ouvrages. L’instruction complémentaire du 9 août précise la nouvelle mission de la R.F.V. (Région fortifiée de Verdun), elle est essentiellement défensive… mais n’a pas de valeur intrinsèque. Elle ne doit en aucun cas être défendue pour elle-même. Le haut commandement ne croit plus dans Verdun. On parle même d’abandonner la garnison, de faire sauter tous les ouvrages fortifiés et d’évacuer la population… Les décisions de Joffre sont loin de faire l’unanimité et des responsables politiques et militaires les critiquent.

il est, dès le début de la bataille de Verdun, un des objectifs prioritaires de l’offensive allemande.

il est, dès le début de la bataille de Verdun, un des objectifs prioritaires de l’offensive allemande.

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En décembre 1915, au grand quartier général allemand, le chef d’état-major Erich von Falkenhayn met au point sa nouvelle stratégie à la suite de l’échec du plan Schlieffen : « Les Alliés (France, Russie, Royaume-Uni) préparent une offensive d’envergure pour le printemps. Anticipons-la. Prenons les moyens adéquats pour obliger la France à capituler, réduisons d’abord le saillant de Verdun et forçons la ville à capituler. Cette ville est pour nous un symbole. N’oublions pas que c’est là, il y a 1 000 ans que notre grand empereur Karl der Grosse (Charles le Grand ou Charlemagne – 742/800-814) a choisi l’aigle bicéphale comme emblème de la puissance germanique. D’autant que, dans leur incompétence, les Français sont en train de désarmer la place. C’est notre bien-aimé Kronprinz Frédéric-Guillaume (1882-1951) qui mènera notre armée à la gloire. »

La décision finale est officiellement prise le 6 janvier 1916. L’offensive est soigneusement et discrètement organisée. Vingt divisions sont mobilisées et, grâce à un remarquable réseau ferroviaire, hommes, munitions et matériels sont rapidement acheminés.

Le général Herr (1855/1932) chargé de remettre en état les défenses de Verdun observe que les Allemands font systématiquement sauter les clochers de tous les villages qu’ils occupent et que des renforts allemands en hommes et en matériel arrivent rapidement, il sait aussi que de nouvelles voies ferrées sont construites. Des déserteurs et des prisonniers allemands (parfois alsaciens) confirment les faits sans que l’état-major français réagisse.

Ce n’est que tardivement et après bien des hésitations que Joffre décide de réagir en envoyant des renforts à Verdun. Un ordre d’attaque, signé par le Kronprinz, le 11 février 1916 est repoussé en raison des conditions climatiques.

le plus puissant ouvrage de la place-forte de Verdun

le plus puissant ouvrage de la place-forte de Verdun

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Le déclenchement de l’offensive allemande : le « Trommelfeuer »

Le mauvais temps favorise aussi les Français. Le Général Herr qui voit venir les évènements avec beaucoup de calme, développe les organisations défensives et réussit à persuader le général Joffre de faire revenir l’artillerie et de remettre en état les ouvrages militaires de la place de Verdun. Deux divisions tiennent le front sur la rive gauche de la Meuse, six sur la rive droite et trois sont gardées en réserve.

Les conditions climatiques n’évoluant pas, les Allemands reportent à maintes reprises leur attaque. Mais dans la nuit du 20 au 21 février 1916, le vent tourne, le ciel se dégage, il gèle… la nuit est calme et rien ne laisse présager l’imminence de l’offensive allemande.  Le lendemain matin sur ordre du Kronprinz, l’enfer se déchaîne. Il commence par un bombardement d’une intensité jamais égalée. Un feu roulant, méthodique et implacable, s’abat sur les lignes françaises stupéfaites. Il ne s’agit pas pour Falkenhayn d’une guerre expérimentale, mais d’un calcul dont les objectifs premiers sont de traumatiser, de pulvériser et de désorganiser par un déluge de fer et de feu les premières lignes françaises tout en empêchant les renforts d’accéder à un front devenu impraticable.

1 400 bouches à feu tirent, sans discontinuer, 9 heures durant, près d’un million d’obus sur un front de plus de 12 kilomètres. L’opération jugement se veut radicale. L’aviation allemande  joue un grand rôle dans l’opération : elle permet à l’artillerie de régler efficacement ses tirs tout en empêchant l’aviation française de faire son travail d’observation. En quelques heures, les principaux carrefours routiers, les voies de chemin de fer vers Sainte-Ménéhould et Nancy, les ponts sur la Meuse, les lignes téléphoniques sont détruits ou très sérieusement endommagés.

Des villages entiers sont rasés. L’ermattungs-strategie (stratégie d’usure), prônée par Falkenhayn, qui doit épuiser les défenses françaises, se veut implacable : toutes les pièces ont un objectif précis, une mission… de même que l’aviation et ses fameux ballons dirigeables Drachen qui assurent, grâce à leur grand champ visuel, une surveillance étroite et efficace du théâtre des opérations. Cette aviation est d’autant plus redoutée qu’elle surclasse l’aviation française tant en nombre et en qualité qu’en organisation, celle-ci étant très rationnelle. Malgré leur vaillance, les pilotes français sont décimés.

le cimetière et l'ossuaire de Douaumont

le cimetière et l’ossuaire de Douaumont

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Au G.Q.G. allemand, le Kronprinz décide de lancer l’assaut. En cet après-midi du 21 février, il neige. Les troupes d’assaut allemandes sortent de leurs tranchées, certaines qu’elles marcheront sur plusieurs kilomètres sans rencontrer âme qui vive, dans un no man’s land. Les fantassins allemands avancent lentement en longues files dans un paysage apocalyptique… arbres arrachés, trous d’obus, cadavres qui commencent à être recouverts par la neige.

Les premières lignes françaises ont été totalement anéanties. Les Allemands, confortés, avancent lorsque soudain, à la tombée de la nuit, le phénomène Verdun commence avec toute sa complexité. Si la fatigue nerveuse de certains soldats français est telle qu’ils sont capturés endormis ou dans l’incapacité absolue de se défendre, totalement démunis… à l’inverse, des hommes survivants au même pilonnage, individuellement ou par groupes, en voyant arriver les Allemands, spontanément, réagissent, se défendent et, plus surprenant encore, contre-attaquent. Les chasseurs du colonel Driant se battent au bois des Caures selon les ordres : tenir sur place jusqu’au dernier.

Surpris par cette attaque soudaine, l’état-major français met un certain temps à comprendre la réalité de la situation et à réagir. À 01h15, le 22 février, au quartier général du général André Chrétien, commandant le 30e Corps d’armée : « je veux des renforts immédiatement ! Nos hommes doivent tenir coûte que coûte. Les tranchées perdues doivent être reprises le plus vite possible. Je ne veux pas entendre parler de repli ! (repli qui est la décision du général de Langre de Cary, approuvée par Joffre). »

Mais les renforts sont maigres et l’artillerie fait cruellement défaut. Le désordre est général. Le sol gelé résiste à tout tandis que le froid, la neige, le brouillard pénètrent les hommes hébétés. Le pilonnage allemand reprend, systématique, et la deuxième ligne française est submergée. Là encore, l’héroïsme de certains survivants, qui se battent pour défendre leur patrie, leur terre, leur famille, leur femme, leurs enfants… et leur vie, fait parfois face aux déferlantes allemandes, les arrête, voire les fait reculer.

cimetière de  15 000 tombes

cimetière de 15 000 tombes

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Les effets du Trommelfeuer sont terribles, ainsi que les décrits G. Champeaux, agent de liaison du 164e R.I. : « les arbres sont fauchés comme fétus de paille ; de la fumée se dégage de certains obus ; la poussière produite par la terre soulevée forme un brouillard qui nous empêche de voir très loin. Nous devons abandonner notre abri  et nous terrer dans un large entonnoir ; nous sommes entourés de bléssés et de mourants que nous ne pouvons même pas secourir. »

Jacques Péricard, de son vrai nom Joseph Péricard (il a choisi de se prénommer Jacques en littérature), (1876-1944), ancien combattant de la Grande Guerre, était un journaliste et écrivain français nationaliste. D’abord adjudant, il est nommé sous-lieutenant le 24 mai 1915, pour sa bravoure au Bois-Brûlé où il a crié « Debout les morts ! » le 8 avril. Ce cri est devenu célèbre par la suite. Il a publié de nombreux ouvrages sur la bataille de Verdun. « Qui n’a pas combattu à Verdun, ne connaît pas la misère », affirme-t-il dans Verdun 1916.

il est, dès le début de la bataille de Verdun, un des objectifs prioritaires de l’offensive allemande.

il est, dès le début de la bataille de Verdun, un des objectifs prioritaires de l’offensive allemande.

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En février 1916, Péricard dépeint la grande variété des tirs allemands : «Il y a  des shrapnels (obus à balles) pour arroser les ravins inaccessibles aux obus et battre les routes lointaines ; des gaz toxiques pour empoisonner  les survivants possibles du déluge d’acier. En quelques heures, deux millions d’obus sont lancés sur le triangle étroit Brabant-Orne-Verdun. »

Le général français Passaga (commandant la 38e brigade d’infanterie), qui se trouve très loin de là, donne un étonnant témoignage qui prouve l’intensité incroyable du tir allemand : « l’ébranlement produit pas ce Trommelfeuer est tel qu’il se propage à plus de 150 kilomètres au sud de Verdun. Dans les Vosges, près du lac Noir, où se trouve alors mon poste de commandement, je perçois nettement par le sol de mon abri un roulement de tambour incessant, ponctué de rapides coups de grosse caisse. »

Le capitaine Seguin, du 59e bataillon de chasseurs à pied : « la violence du feu avait été telle qu’en sortant de nos abris nous ne reconnaissions plus le paysage auquel nous étions habitués depuis quatre mois ; il n’y avait presque plus d’arbres debout, la circulation était difficile à cause des trous d’obus qui avaient bouleversé le sol. Les défenses accessoires étaient fort endommagées, mais il y avait un tel enchevêtrement de fils de fer et d’arbres que le tout constituait encore un obstacle sérieux pour les assaillants. »

Péricard, encore lui, décrit le sort des malheureux soumis aux bombardements : «  Étourdis par le bruit, saoulés par la fumée, suffoqués par les gaz, ils sont précipités à terre ou jetés les uns contre les autres par la violence des explosions. Les éclats d’acier sifflent à leurs oreilles ; la terre, les pierres, les poutres des abris, les fusils, les équipements jaillissent en trombe et retombent tout autour d’eux. Parfois, un peu de matière chaude se plaque à leurs joues et c’est un morceau de cervelle […]

Le colonel Thomasson dépeint la situation de l’artillerie française au début de la bataille : « faute de matériel et surtout de rondins, les abris construits par les batteries étaient destinés à tomber sur la tête des servants au premier bombardement sérieux ; beaucoup de ces abris n’étaient même pas à l’épreuve  des projectiles de campagne. »

vers le fort de Douaumont

vers le fort de Douaumont

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La réaction française

Au bois des Caures (6 km au nord des forts de Douaumont et de Vaux, eux-mêmes à 6 km au nord-est de Verdun), le colonel Driant et ses hommes se signalent encore par leur vaillance. Submergés, ils reculent. L’officier est tué. L’annonce de sa mort a le même effet qu’un ordre de repli. Les militaires amorcent leur retraite sur toute la ligne tandis que les civils abandonnent leur foyer. La situation est si critique et désespérée que les autorités militaires envisagent même l’évacuation totale des habitants de Verdun, au cas où… Mais Verdun n’est desservi que par une route de 7 mètres de large, la route pour les Meusiens, menant à Bar-le-Duc. Civils et militaires montant au front s’y croisent. Véritable cordon ombilical, cette unique voie de communication, qui va jouer un rôle primordial, sera bientôt appelée la Voie Sacrée (sur proposition de Maurice Barrès (1862/1923), elle devient officiellement la NVS (Nationale Voie Sacrée) le 30 décembre 1923).

la Tranchée des Baïonnettes

la Tranchée des Baïonnettes

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Sur les lignes de front, les services de santé sont débordés et prennent des risques énormes pour trouver et acheminer les blessés. Il sera même décidé de ne les secourir que la nuit, les brancardiers se laissant guider par les plaintes et les appels au secours. Les médecins et les chirurgiens doivent s’adapter à cette situation, à la nouvelle nature des blessures et à leur nombre exponentiel. À Verdun s’instaure une nouvelle médecine : la chirurgie de l’avant. À nouvelle situation nouveaux maux comme la déraison, la folie… des officiers attaquent sabre au clair à la tête de leurs hommes, baïonnette au canon, les nids de mitrailleuses allemandes. Par tradition, bon nombre d’officiers refusent encore de se coucher face à l’ennemi, d’où leur surmortalité lourde de conséquences pour leurs hommes, privés de commandement, et pour l’état-major qui, entre autres, perd le contact avec le terrain et ne mesure pas ou mal la réalité de l’avance allemande.

L’offensive allemande reste toujours aussi méthodique et la progression de ses troupes est à la fois infiltration et contournement. Avec ses 73 bataillons, ils ont l’avantage sur l’armée française forte de 36 bataillons. En 24 heures, les Français reculent de presque 2 kilomètres.

 La perte de points considérés comme inexpugnables par l’état-major, provoque la consternation et le désarroi des officiers supérieurs qui réagissent de manière contradictoire à la colère de Joffre : « Désormais, tout chef qui donnera un ordre de retraite sera immédiatement traduit en conseil de guerre ! »

Mandaté par Joffre, Castelnau, chef d’état-major général, arrive à Verdun pour se faire une idée plus précise de la situation et agir en conséquence. L’avancée allemande semble inexorable et les Français subissent des pertes énormes. Toutes les réserves sont engagées. Dans le village de Douaumont, le 95e R.I. se défend avec acharnement.

Non loin de là, les fantassins et les sapeurs du 24e Brandebourgeois, épuisés, sans ordre formel, s’approchent du fort de Douaumont, le couvercle de cercueil, baptisé ainsi par les Allemands, ceux-ci n’en voyant, sur les hauteurs que la forte coupole, considéré comme la place de la ceinture de Verdun la plus puissante.

le plus puissant ouvrage de la place-forte de Verdun

le plus puissant ouvrage de la place-forte de Verdun

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La prise de Douaumont par les Allemands

L’assaut est rapidement mené, en quelques secondes, les Allemands pénètrent par plusieurs entrées sans rencontrer de résistance. La garnison du fort, constituée de 57 territoriaux et d’un vieux gardien de batterie, livrée à elle-même, sans aucun officier, se rend sans résistance. En Allemagne, la presse salue l’évènement. En France, la nouvelle stupéfie et consterne…

Ce même 25 février au matin, le général Philippe Pétain (1856-1951) est convoqué par le général Joffre au quartier général de Chantilly. Saint-Cyrien, Pétain a effectué l’essentiel de sa carrière dans l’infanterie légère et de ligne. Professeur à l’Ecole de Guerre, il préconise l’usage de l’artillerie, la manœuvre et l’utilisation judicieuse des réserves et des renforts qui font de lui un homme apprécié tant de la troupe que du commandement. Aussitôt arrivé à son P.C. de Souilly, le général Pétain donne une nouvelle orientation aux opérations. L’artillerie, notamment servie par le fameux et bientôt glorieux 75, élément clé de la tactique de Pétain, supplante l’usage massif de l’infanterie. Il faut immédiatement réarmer les forts, renforcer la défense sur la rive gauche et recourir à l’artillerie pour arrêter l’avancée allemande sur la rive droite. L’artillerie doit conquérir et l’infanterie occuper. Il faut mettre au plus vite un système de rotation des unités de première ligne.

(Le général Pétain, qui s’est illustré en avril 1915 lors de l’offensive d’Artois, est appelé te toute urgence à Chantilly par le général Joffre pour se voir confier le secteur de Verdun. Organisateur hors pair et meneur d’hommes, le général Pétain s’est révélé pendant la guerre, qu’il a commencée comme simple colonel. Sa carrière, très lente en temps de paix en raison de ses idées non conformistes, va alors connaître une progression fulgurante : nommé général de brigade avant la fin de l’année 1914, il commande un corps d’armée au début de 1915, puis il est général d’armée au début de la bataille de Verdun. Durant l’été 1916, il est nommé à la tête d’un groupe d’armées et devient général en chef des armées françaises en mai 1917.

Le général Pétain est le grand vainqueur de la bataille. C’est lui qui sauve la ville à un moment désespéré. Lorsque l’armée française, battue au Chemin des Dames, aura besoin d’un sauveur.)

la Tranchée des Baïonnettes

la Tranchée des Baïonnettes

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La Voie sacrée devient l’artère de cette nouvelle stratégie. C’est par là qu’arrivent les renforts, les vivres, les munitions, et c’est par là que les premières lignes redescendent vers l’arrière. Une véritable noria s’y établit, de jour comme de nuit. Pour parer au dégel et à l’ennemie boue, et pour assurer le passage des convois (près de  6 000 véhicules par jour), 8 200 territoriaux l’entretiennent 24 heures sur 24 (7 à 9 000 tonnes de pierres en 10 mois). À cette fin, on ouvre des carrières le long et le plus près possible de la route.

On a trop souvent écrit que l’armée française n’avait opposé que la poitrine des poilus à la supériorité matérielle allemande. Ceci est totalement faux et même si l’artillerie est très inférieure en nombre du côté français, le matériel ne manque pas ainsi que le montre la formidable organisation de la Voie Sacrée. Sur cette route de Bar-le-Duc à Verdun, les camions se succèdent à 16 secondes d’intervalle pendant toute la durée de la bataille ! 3 500 camions sont affectés au ravitaillement de la 2e armée ; ils transportent en moyenne 90 000 hommes et 50 000 tonnes de matériel par semaine.

fort de Souville

fort de Souville

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L’empreinte de la guerre

L’empreinte de la grande guerre en Meuse est marquée par les cinq années du conflit et les batailles reflétant chacune les stratégies qui se sont succédées.

Les grands mouvements de la contre-offensive de la Marne, la guerre des tranchées de Verdun et de l’Argonne, les offensives franco-américaines de Saint-Mihiel… Les territoires de Meuse sont le livre ouvert de la Première Guerre mondiale et ses chapitres en racontent toues les tragédies.

il est, dès le début de la bataille de Verdun, un des objectifs prioritaires de l’offensive allemande.

il est, dès le début de la bataille de Verdun, un des objectifs prioritaires de l’offensive allemande.

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A propos gebete29

golfeur, photographe, randonneur et tireur à la poudre noire, retraité qui sintéresse à l'Histoire de la Bretagne
Cet article a été publié dans Verdun; la Grande Guerre, Villes et villages remarquables. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

2 commentaires pour VERDUN; La Grande Guerre

  1. gebete29 dit :

    De nombreux villages meusiens furent touchés par les bombardements de la Grande Guerre, notamment dans la région de Verdun. Neuf villages totalement détruits (Beaumont-en-Verdunois, Bezonvaux, Cumières-le-Mort-Homme, Douaumont, Fleury-devant-Douaumont, Haumont-près-Samogneux, Louvemont-Côte-du-Poivre, Ornes, Vaux-devant-Damloup), situés en « zone rouge », ne furent jamais reconstruits.

  2. gebete29 dit :

    A reblogué ceci sur le surfer nocturneet a ajouté:

    L’empreinte de la grande guerre en Meuse est marquée par les cinq années du conflit et les batailles reflétant chacune les stratégies qui se sont succédées.

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